Récemment, un ami de longue date m’a confié un projet qui lui tient à cœur : après une belle carrière dans le tourisme, avec des postes à haute responsabilité, il veut se lancer à son compte et créer sa propre activité d’organisation événementielle.
Il a tout pour réussir. Un réseau solide, une connaissance parfaite du terrain, une réputation impeccable. Pourtant, il m’a glissé une phrase qui m’a surpris :
« Il faut que je me fasse violence. »
— De quelle violence s'agit-il ?
— Appeler des professionnels de confiance que je connais bien, leur présenter mon projet, recueillir leurs avis.
— En quoi est-ce violent de les appeler ?
— La peur qu’ils ne valident pas mon projet… et surtout qu’ils aient les bons arguments pour ça.
La discussion s’est arrêtée là, interrompue par une visite impromptue.
Ces quelques phrases sont restées en suspens.
Mais en y repensant, une incohérence m’a frappé.
Avoir peur de ceux en qui on a confiance ?
Avoir peur du regard de professionnels qu’on connaît bien, qu’on respecte et dont on a éprouvé la compétence… ce n’est pas logique.
Quand on fait vraiment confiance à quelqu’un, même une critique sévère est acceptable. Parce qu’on sait qu’elle est là pour nous faire avancer, pas pour nous descendre.
Alors si cette peur n’est pas liée à eux, à quoi/à qui est-elle véritablement liée ?
Un homme qui a toujours tenu la route
Je connais mon ami. Il a eu du succès partout où il est passé.
Dernièrement encore, il a remplacé le directeur d’un établissement touristique pour une grande enseigne internationale. Mission réussie. On lui a même proposé d’autres remplacements.
Son parcours est la preuve qu’il sait faire. Il sait gérer des équipes, des situations complexes, des enjeux stratégiques.
Objectivement, il a toutes les raisons d’avoir confiance en lui.
Alors pourquoi cette peur ?
C’est là que se révèle quelque chose de beaucoup plus profond.
Cette peur ne vient pas d’un manque de compétence. Elle vient d’un terrain plus intime, plus glissant : la peur de soi-même.
Tant qu’il était dans un cadre, son talent s’exprimait sous une bannière connue, avec une étiquette rassurante. Il était le directeur de…, le responsable de… Il était soutenu par la réputation de la structure, par les procédures existantes, par la légitimité automatique qu’apporte un grand nom sur une carte de visite.
Aujourd’hui, il doit exister sans costume.
Il ne peut plus s’appuyer sur la force d’une enseigne ou d’un logo.
Ce qui va porter son projet, c’est lui.
Juste lui.
C’est un face-à-face brutal avec soi-même, d'où son "se faire violence".
Ce qu’il craint vraiment
Il ne craint pas que son projet soit mauvais.
Il craint de ne pas suffire, lui, sans le cadre qui le validait avant même qu’il ouvre la bouche.
Il craint que, sans titre, sans fonction officielle, il ne soit pas pris au sérieux.
Il craint de découvrir qu’il a peut-être toujours compté sur autre chose que lui-même pour réussir.
C’est une peur existentielle, pas une peur professionnelle.
La vraie question
Son projet d'être un entrepreneur dans l'organisation événementielle n’est pas le vrai défi.
Le vrai défi, c’est :
« Suis-je capable de réussir uniquement sur ce que je suis, moi, sans étiquette, sans tampon extérieur ? »
Cette peur-là est vertigineuse.
Elle nous confronte à notre propre valeur, brute.
Elle nous oblige à nous demander si notre parcours, aussi brillant soit-il, repose vraiment sur notre talent… ou sur le costume qu’on portait.
Ce qu’il doit entendre
Je n’ai aucun doute sur ses compétences.
Je n’ai aucun doute sur la pertinence de son projet.
Et surtout, je n’ai aucun doute sur l’homme, sur ce qu’il vaut, même nu, même sans costume, même sans validation extérieure.
Et c’est ça qu’il doit comprendre.
Le vrai feu vert, ce n’est pas celui des professionnels qu’il va appeler.
C’est celui qu’il doit s’accorder à lui-même.
Parce que la vraie confiance en soi, ce n’est pas de savoir d’avance qu’on va réussir.
C’est de savoir qu’on saura traverser l’échec ou le doute, sans perdre la foi en sa propre valeur.